dimanche 16 juillet 2017

L'oeuvre de la semaine: les caméras de surveillances dans l'Art contemporain

Ce petit panorama de l'utilisation de la vidéosurveillance dans l'Art contemporain nous permettra d'analyser trois oeuvres de Bill Viola et leurs encrages dans l'Histoire de l'Art mais aussi de revenir sur les notions au programme de première et terminale: REPRESENTATION ET PRESENTATION.

Nous pouvons introduire le cours avec le Street Art car beaucoup d’œuvres réalisées dans la rue, graffitis, pochoirs, collages, performances... sont faites dans l'illégalité. A ce titre, l'artiste vandale doit éviter de se faire voir par les forces de l'ordre ou pas les caméras de surveillances qui sont de plus en plus nombreuses dans nos villes.
Mais certains artistes, comme Banksy, vont jouer avec cet état de fait pour critiquer la perte de liberté et l'absence de vie vie privé dans l'espace publique qu'instaurent ces dispositifs sécuritaires et qui renvoie au roman de Georges Orwell, 1984 (Big Brother is watching to you).
Dans le pochoir ci-dessous, Banksy entre en interaction avec le lieu et provoque l'Etat policier en demandant à la caméra ce qu'elle regarde. L’œuvre est très simple (une phrase bombée sur un mur au pochoir) mais très efficace et ne fonctionne que pour cet emplacement. 
Cette oeuvre In Situ PRESENTE la position politique de l'artiste face à la vidéosurveillance.
D'autres artistes par contre, comme Zabour par exemple, vont REPRESENTER des caméras de surveillance dans leurs œuvres en les dessinant eux même pour en ajouter là où il n'y en a pas.

Banksy, What are you looking at ?, 2002

Les premières caméras vidéos portatives datent des années 70 et la première utilisation de la vidéosurveillance dans l'espace publique date des années 80 (à commencer par le Royaume Unis suite aux attentats de l'IRA).
Quelques artistes pionniers comme Nam Jun Paik ou Bill Viola se sont très tôt emparés de ce nouveau médium que ce soit pour créer des images en mouvement (Paik, Viola), filmer des performances (Nauman, Burden), faire des sculptures de téléviseurs (Paik) ou créer des installations et des environnements (Graham, Vostell).

Dan Graham propose des installations minimalistes proches de l'Art conceptuel et qui interagissent avec le spectateur. Par l'utilisation de miroirs, de caméras vidéos et de retours différées sur moniteur, l'artiste crée une répétition à l'infini d'un mouvement effectué par le spectateur.
Ce qui nous intéresse ici, dans le cadre d'une conception de dossier pour le bac qui proscrit l'installation, le volume et la performance, est la manière de garder une trace et de diffuser visuellement de telles œuvres (pour les catalogues d'exposition et l'Histoire de l'Art).
Nous avons ici deux possibilités intéressantes, qui peuvent se compléter: une photographie qui fige les spectateurs utilisant l’œuvre et qui fait une belle image mais n'aide pas à la compréhension totale du dispositif et un schéma détaillé et très précis, comme un mode d'emploi qui permet de comprendre mais peut être pas de saisir la porté ludique et visuelle de l’œuvre.

Dan Graham, present, continuous, past(s), 1974


 La même analyse peut être faite avec une œuvre assez similaire de Bruce Nauman, artiste plus proche de la performance et de l'Art Corporel et qui propose lui aussi une mise en abîme ou le spectateur, tournant autour d'un cube et filmé par des caméras, finis par se voir en différée en train de se regarder lui même.
Nous avons ici aussi photographies et dessins mais l'approche est différente.
Les photographies en couleurs, sans recherche spécifiques de cadrage, sont plus documentaires que celles de Dan Graham. Avec son noir et blanc et son mouvement figé mais expressif, l'image de Dan Graham cherche du coté de artistique quand celle de Nauman (qui n'est peut être pas prise par l'artiste) est un simple document visuel. Les dessins de Nauman sont aussi beaucoup plus sommaire: un simple croquis à main levé et un schéma d'une vue aérienne très minimaliste qui doit aider à l'installation de l’œuvre par les ouvriers du musée.
Il faut dire que le fonctionnement même de l’œuvre de Nauman est peut être plus facile à comprendre que celle de Graham et peux donc être communiqué par des images plus simples. Graham, en artiste conceptuel, donne aussi plus d'importance à l'idée de l’œuvre quand Nauman, plus proche de la performance, donne la primauté à l’expérience vécue. 
Bruce Nauman, Going around the corner pièce, 1970



Avec trois œuvres différentes nous verrons que Bill Viola explore toutes les possibilités du médium vidéo.

Dans l'installation He weeps for you (1976), les spectateur s'approche d'un robinet où de l'eau tombe, en goutte à goutte, sur un petit tambour. En face de lui une caméra le filme, et bientôt l'image de son reflet dans la goutte d'eau est projeté en grand format sur le mur en face.
Cette installation, impliquant le spectateur, exprime visuellement ce qu'est la formation d'une image, et plus spécifiquement d'une image vidéo, pour Bill Viola: un débit fluide comme de l'eau.
Comme on peux le voir il est difficile de faire état visuellement d'une œuvre de ce type sans utiliser une multitude d'image allant du plan d'ensemble au gros plan, puisque l’œuvre elle même évoque le principe de macrocosme et microcosme.
Nous avions déjà parlé de cette œuvre dans notre article sur le son chez Bill Viola.
Un autre article explique l’œuvre ici

Bill Viola, he weeps for you, 1975




Avec Three Woman (2003), la caméra de surveillance est utilisé comme outil pour obtenir un type précis d'image. Dans cette vidéo, trois femmes (les trois âges de la vie) passe du noir et blanc à la couleur en traversant un rideau d'eau. L'eau, comme souvent chez Bill Viola, est l'élément symbolique du passage, de la renaissance.
Grâce à un procédé manuel astucieux et complexe, utilisant un prisme, l'artiste assemble sur la bande vidéo une partie filmé en couleur et en haute-fidélité et une autre en noir et blanc, filmé avec une caméra de surveillance qui donne ce grain très particulier à l'image.
Il est faux de réduire Bill Viola à l'artiste High-tech des hyper-productions vidéo HD. Bill Viola utilise toute la gamme des outils vidéo en fonction de son projet, n'hésitant pas à expérimenter et inventer des procédés nouveaux.
Dans la vidéo Choot-el-djerid (1985), par exemple, pour augmenter l’étrangeté des mirages du désert, l’artiste monte un objectif professionnel énorme sur une petite caméra familiale.

Bill Viola, three woman, 2003



Reason for knocking in a empty house correspond à deux œuvres distinctes de 1983.
La première peut-être assimilée à une performance filmée. L’artiste s'est enfermé durant trois jours dans une pièce vide, sans manger, ni boire, filmé en permanence par une caméra de surveillance. Il en résulte un montage de 20 minutes qui nous montre l'ennui et la solitude du performeur qui ne peux faire autre chose qu'attendre, penser et regarder à l’extérieur, entre prison intérieur et méditation mystique.
Une fiche en anglais sur l’œuvre ici.

Bill Viola, reason for knocking in a empty house, 1983, vidéo noir et blanc, 19mns, collection du MoMa


L'autre œuvre du même nom est une installation. Le spectateur s'assoir sur une chaise en bois et met un casque sur sa tête pour regarder une vidéo sur une télévision. Le dispositif évoque de façon troublante une chaise électrique. A l'écran on voit Bill Viola de face qui nous regarde et l'on entend très nettement sa respiration. Ce face à face oppressant est perturbé par des sons dissonant venant de la pièce d’exposition.
Une fiche en anglais sur l’œuvre ici.


La vidéosurveillance s'étend aujourd'hui aux webcams, aux smartphone, aux images satellites et aux pratiques de l'internet.
De nombreux artistes contemporain utilisent ces outils et sont regroupés sous le nom de surveillance art.
Trevor Paglen, pionnier de ce mouvement, fait des photographies de zones classées secret défense, comme des bases de la NASA ou de la CIA. Son art documentaire se veux politique et sociale, renversant la politique de collecte d'informations sur les citoyens en une collecte d'informations sur l’État.
Paolo Cirio s'amuse à réintégrer dans les rues les silhouettes fantomatiques que l'on aperçoit en se promenant virtuellement dans google street view.
On retrouve l'idée d'une mise en abîme puisque l'image virtuelle de la rue réelle se retrouve dans la rue jusqu’à ce que l'image retourne sur la toile (comme ici par exemple). Il mélange ainsi le web art avec le street art et boucle la boucle de cet article.
Mais faites attention, Big Brother sait que vous êtes en train de lire...

Trevor Paglen, projet database, 2014

Paolo Cirio, google ghosts, 2012



On pourra compléter ce cours avec la performance de Wafaa Bilal, artiste et professeur à l'école d'Art de Chicago, the 3rd I (le troisième œil). Dans la lignée des interventions de body art cybernétiques de Stelarc, Waffa Bilal c'est fait greffer un implant subcutané qui lui permet de fixer derrière son crane une webcam qui prend des photographies à intervalles régulières.
En tant que tel la démarche, qui fait toujours réagir vivement les élèves, peux s'apparenter à de la provocation facile et trash pour faire le buzz (on a d'ailleurs beaucoup vu d'articles sur les réseaux sociaux). C'est ici qu'il faut prendre en considération certains paramètres qui donnent sens à l'oeuvre, comme la nationalité de l’artiste.
En effet, Waffa Bilal étant un américain d'origine irakienne, n'est il pas possible de voir cette caméra de surveillance implanté à même le corps, comme une façon de prévenir une menace éventuelle venant de l'arrière ?

Wafaa Bilal, The 3rd I, 2010


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